Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

19 novembre 2010

Sommet de l’Otan à Lisbonne : la France s’enferme toujours plus dans un alignement atlantiste

Dans le journal "l’Humanité" d’aujourd’hui, vendredi 19 novembre, Michelle Demessine publie une tribune sur le sommet de l’Otan à Lisbonne.

A l’occasion du sommet de Lisbonne, du 19 au 21 Novembre, l’Otan se propose d’enclencher une nouvelle dimension pour élargir sa stratégie de domination militaire. A l’ordre du jour, on trouve l’évolution de la situation en Afghanistan, la création d’un système de défense antimissile sensé protéger de tirs balistiques l’ensemble du territoire de l’alliance atlantique et la refonte de sa structure militaire de commandement sur fond d’économies budgétaires. C’est la troisième fois en vingt ans que l’Otan redéfinit sa conception stratégique pour redonner un sens et une cohérence à ses actions.

En l’absence d’ennemis déclarés depuis la fin de la guerre froide et la chute du Mur de Berlin, elle est sans cesse en quête de nouvelles menaces réelles ou supposées pour justifier son existence : que ce soit le terrorisme, la piraterie maritime, la prolifération des armes de destruction massive ou le développement de l’armement balistique. La pauvreté, la faim, la raréfaction de l’eau, les changements climatiques, les mouvements migratoires ne sont pas appréhendés comme des problèmes à résoudre, seul compte de se prémunir militairement contre les crises et les troubles que ces grands maux de l’humanité pourraient susciter.

Ce nouveau concept stratégique, qui se discute en ce moment, se fixe aussi d’autres priorités : se défendre contre les cyberattaques, et assurer la sécurité des voies d’approvisionnement énergétiques. Cette sécurisation fait partie de ce qui est défini comme les intérêts vitaux des pays membres de l’Alliance : il s’agit ni plus ni moins que de défendre les intérêts des 15% de la population mondiale que représentent les pays plus développés économiquement en assurant leur sécurité énergétique. C’est sans doute aussi à travers ce point que le rôle que souhaite se donner l’Otan apparaît le plus crûment.

On le voit, l’objectif de cette redéfinition stratégique a aussi pour but de transformer cette organisation en une « alliance globale », tous azimuts, qui élargirait progressivement son périmètre et sa zone d’intervention pour investir le champ laissé libre par les fréquentes défaillances de l’ONU et de l’Union européenne dans la prévention et le règlement des crises.

L’accord entre pays européens sur la création d’un système de défense anti-missile dont le Président de la République a accepté le principe sera l’autre point fort du sommet de Lisbonne.

Une fois de plus les Etats-Unis sont en passe de faire accepter, et payer, à leurs alliés une décision qui implique un système de défense extrêmement coûteux au bénéfice exclusif de leur industrie d’armement mais à la fiabilité incertaine et où la décision d’utilisation (contre qui ?) n’est pas défini sachant que les américains restent seuls maîtres des tirs.

Accepter de contribuer au développement de ce projet aggraverait la dépendance de notre pays et des pays européens vis-à-vis des Etats-Unis en les mettant à nouveau sous le parapluie nucléaire américain. Ce serait aussi ne pas respecter l’un des engagements fondamentaux du Traité de non prolifération nucléaire, que nous avons signé.

Pour affirmer une nette opposition au bouclier antimissile américain, la France devrait au contraire proposer que tous les Etats possédant l’arme nucléaire s’engagent à mettre fin à la modernisation de leurs armes, et écartent tout projet de développement d’armes nouvelles. Aujourd’hui, c’est une évidence largement partagée, la légitimité de l’Otan ne relève que de la volonté exprimée par les puissances occidentales de continuer à dominer le monde, aujourd’hui en pleine reconfiguration et est donc elle-même un facteur d’instabilité : l’expérience afghane en porte témoignage.

Tout démontre qu’il faut s’orienter vers la disparition progressive de l’Otan. Tout démontre qu’il faut engager rapidement le retrait de nos forces en Afghanistan.

Pour ma part, je crois nécessaire de construire une organisation européenne de sécurité collective autonome, fondée tout à la fois sur la prévention des crises, la résolution multilatérale et politique des conflits, le respect du droit international et des résolutions de l’ONU. Je crois même à la nécessité de créer un nouvel ordre mondial et d’entreprendre une réforme démocratique de l’Onu qui intégrerait les pays émergents. Cela renforcerait son caractère universel et réaffirmerait son autorité et sa légitimité.

Tout le contraire de ce qui sera débattu et décidé à Lisbonne à la fin de cette semaine puisque Nicolas Sarkozy et Alain Juppé en acceptant le nouveau concept stratégique et la création d’un « bouclier » anti-missile, accentueront la dépendance et l’alignement atlantiste de la France.



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