Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

25 février 2014

Prolongation de l’intervention française en Centrafrique

Michelle Demessine intervenait au nom du Groupe Communiste Républicain et CItoyen sur le maintien des troupes françaises en Centrafrique sous mandat de l’ONU.

Monsieur le Président, Monsieur le ministre, Monsieur le président de la commission des affaires étrangères et de la Défense, Chers collègues,

Le gouvernement, comme lui en fait obligation le troisième alinéa de l’article 35 de la Constitution au bout de quatre mois d’une intervention militaire à l’étranger, sollicite du Parlement l’autorisation de prolonger notre opération en République centrafricaine. A cette occasion, on peut légitimement regretter que notre réforme constitutionnelle dans le domaine se soit arrêtée au milieu du gué et n’ait pas prévu de demander une autorisation du Parlement en premier lieu comme c’est le cas de certains de nos voisins européens. On le voit dans les débats en général combien notre autorisation à posteriori pour la prolongation est beaucoup plus complexe et amputé d’un véritable approfondissement.

Néanmoins avant d’aborder la question qui nous est posée, je voudrais rendre hommage à Damien Dolet, jeune caporal du 8° régiment de chars de marine qui est mort dans l’accomplissement de sa mission. A l’heure où le Parlement doit décider, je voudrais saluer le courage, le sang froid et le professionnalisme dont font preuve nos soldats dans la mission qu’ils remplissent au nom de la France.

Au vu de la complexité du sujet et de l’évolution de la situation en Centrafrique, la décision est difficile à prendre. Pour y réfléchir, notre groupe à procédé à de nombreux échanges et a beaucoup consulté.

Au mois de décembre dernier lorsque nos forces sont intervenues militairement, le basculement de la Centrafrique dans l’anarchie et la violence durait depuis de nombreuses années, en particulier durant l’année 2012. Les raisons de l’effondrement de ce pays sont connues : l’extrême pauvreté et l’instabilité politique chronique résultent d’une situation économique catastrophique. Rappelons-le, la France y avait une part de responsabilité pour avoir trop longtemps joué un rôle d’influence négatif, notamment en soutenant successivement des gouvernements peu recommandables. C’est grâce, il faut le dire, aux alertes lancées par des organisations non gouvernementales et suite aux réactions diplomatiques de notre pays face à l’aggravation de la situation sécuritaire et humanitaire, qu’enfin une résolution de l’ONU a autorisé au mois de décembre le déploiement de nos troupes en appui de forces africaines déjà sur place. Lors d’un premier débat au mois de décembre 2013, notre groupe avait émis quelques interrogations et des réserves sur les objectifs et les conditions de cette nouvelle opération extérieure quelques mois après le Mali. « Pourquoi et comment, avec qui et avec quels moyens, la France veut-elle gérer cette nouvelle crise au centre de l’Afrique ? » demandions-nous alors. Nous soulignions aussi l’absence de solidarité européenne qui nous isolait dangereusement. Or, où en est-on aujourd’hui sur place ?

Les choses sont encore plus complexes, car depuis quelque temps nous sommes entrés dans une nouvelle phase de cette crise.

Après avoir partiellement réussi à neutraliser et à repousser hors de Bangui les milices de la « Séléka », les forces françaises et africaines ont de grandes difficultés à empêcher la revanche des milices adverses « anti-balaka », et qu’elles se livrent à des représailles contre les civils musulmans accusés de complicité avec l’ex-rébellion.

Cela se traduit par de nouveaux massacres, qui prennent prétexte de rivalités ethniques et religieuses instrumentalisées.

La gravité de ces faits a été telle que le secrétaire général de l’ONU et Amnesty international ont pu les qualifier de « nettoyage ethnique ». A cela s’ajoute que, plusieurs ONG annoncent une nouvelle catastrophe humanitaire avec la menace de famine, à un point tel que le Programme alimentaire mondial a du établir un pont aérien. Ainsi le résultat actuel est que Sangaris a certainement permis d’éviter un massacre peut-être pire encore, mais n’a malheureusement pas pu empêcher un nettoyage ethnique d’une rapidité fulgurante.

Il faut donc à tout prix mettre un terme à l’un des principaux facteurs de déstabilisation qu’est cette guerre civile aux relents d’épuration ethnico-religieuse. Elle laisserait des traces profondes et pourrait mener tout droit à la partition de ce pays.

La première urgence est donc là, elle est humanitaire et sécuritaire.

Le rétablissement de la situation sécuritaire est un préalable nécessaire à la mise en œuvre d’une transition politique et institutionnelle. La phase de soutien militaire est donc nécessaire, et cette séquence n’est malheureusement pas terminée.

Toutefois, disons-le, à côté de ces motivations d’ordre purement humanitaire, en intervenant dans ce pays de cette manière, c’est-à-dire militairement, il faut aussi considérer sans naïveté que la France n’entends peut être pas seulement défendre des valeurs et de grands principes. C’est ce que décrit sur son blog, avec franchise et clarté, un analyste militaire reconnu, le colonel Michel Goya : dans cette affaire la France cherche à « préserver une influence dans la région (une quarantaine de votes africains quasi automatiques aux Nations unies, la zone monétaire CFA et ses intérêts économiques). Il s’agit d’éviter que la Centrafrique ne se transforme définitivement en zone de non-droit entraînant les pays voisins dans une grave instabilité avec le risque de développement d’organisations islamistes radicales à la manière de Boko Haram dans le Nord du Nigéria. ».

Je disais précédemment qu’avec les évolutions récentes nous étions entrés dans une nouvelle phase de gestion de cette crise, sans connaître vraiment les objectifs, les solutions politiques et sécuritaires que vous voulez mettre en œuvre.

En effet, l’opération Sangaris change de nature.

Initialement opération pour stopper des massacres, à la demande de la présidente Samba-Panza vous demandez maintenant à nos troupes d’assurer une mission d’accompagnement jusqu’aux prochaines élections.

Cette mutation suscite inévitablement des interrogations. Quel est précisément et fondamentalement l’objectif de cette mission ? Et enfin, quel délai lui fixez-vous et comment pourrions-nous en sortir ?

Face à toutes ces difficultés et à ces incertitudes, l’urgence est d’obtenir, dans l’attente du modeste déploiement de l’Eufor/RCA, l’accélération du processus de transformation de Sangaris et de la Misca en opération onusienne de maintien de la paix, beaucoup plus efficace et légitime pour résoudre cette crise.

Dans ce contexte, qui constitue tout à la fois un drame humanitaire et un défi très concret de sécurité régionale, l’exigence d’un processus démocratique en Centrafrique, avec des autorités politiques et étatiques légitimées par des élections, ce processus piloté par l’ONU offrira plus de garanties de réussite.

Après le rétablissement de la sécurité, c’est la réponse indispensable pour sortir des crises chroniques et ouvrir enfin à ce pays des perspectives de réconciliation nationale et de développement.

C’est le seul objectif qui doit guider notre intervention.

Il faut qu’une telle opération de maintien de la paix soit rapidement mise sur pied afin de prendre le relais de nos troupes. Mais il faut également veiller à ce qu’elle ait une forte composante civile et les financements propres et pérennes que lui garantira le statut d’OMP. Dans ce pays, comme sur d’autres théâtres d’opération, tout le monde s’accorde à reconnaître, et les militaires sans doute les premiers, que le « tout militaire » n’apporte pas la solution. Il faut une approche globale pour agir sur plusieurs leviers, et c’est heureux que vous nous ayez précisé cette conception, monsieur le ministre.

Car, au-delà des solutions d’urgence, il est grand temps de s’attaquer aux causes profondes qui déstabilisent ce pays depuis si longtemps.

Il faut rompre définitivement avec les politiques et les mauvaises pratiques qui ont cours depuis la décolonisation et qui ont entrainé ce continent dans le sous-développement et la misère alors qu’il regorge de richesses. Nous l’avions déjà dit, avec d’autres, ici-même, il faut sans tarder procéder à une véritable refondation de l’ensemble de notre politique d’aide publique au développement, qui redéfinisse ses objectifs, ses enjeux et ses moyens.

Cette politique doit être enfin fondée sur de véritables partenariats qui permettent d’entretenir des rapports débarrassés des arrière-pensées de simple préservation des intérêts stratégiques et économiques de la France.

Par exemple, en Centrafrique, de façon, très concrète et significative, une fois rétablie une autorité étatique souveraine, une des premières mesures de transparence d’ordre économique à prendre devrait être de rendre publics tous les contrats dans le secteur minier et dans l’extraction du pétrole et de l’uranium.

De ce point de vue, nous estimons que les efforts et les engagements de votre gouvernement et de sa majorité en matière d’aide publique au développement ne sont pas véritablement à la hauteur des enjeux. Ainsi, le texte qui vient d’être adopté par l’Assemblée nationale ne concrétise pas suffisamment les espoirs qu’il a pu susciter.

Ainsi en va-t-il en particulier d’un désengagement de l’Etat, qui ne dit pas son nom, sur les collectivités territoriales et les ONG.

En conclusion, pour répondre à la question qui nous est posée.

Il faut d’abord dire haut et fort qu’il faut résolument changer de politique vis-à-vis du continent africain, en particulier de la Centrafrique qui nous préoccupe ce soir.

Car « si tout change pour que rien ne change » nous vivrons des crises à répétition avec des conséquences de plus en plus graves et de moins en moins de moyens pour y faire face. Alors donc, compte tenu des dangers non écartés d’accélération des massacres de populations civiles, la sécurité est loin d’être établit.

Nous sommes d’accord pour dire que l’annonce d’un retrait serait un mauvais signe envoyé à tous les belligérants et milices de toutes sortes.

Nous appelons de nos vœux à la mise en place, le plus rapidement possible, d’une opération de maintien de la paix sous le statut de l’ONU.

Après en avoir beaucoup discuté au sein de notre groupe qui partage de manière unanime l’appréciation de fond telle que je l’ai développé dans mon propos, nous avons convenu de laisser la liberté de vote tout en vous précisant qu’il se dégage majoritairement en son sein un vote positif.



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