Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

28 janvier 2013

Mali : "L’aide au développement plutôt que les armes"

A la faveur d’une tribune dans le journal l’Humanité parue le 25 janvier, Michelle Demessine affirme ses positions sur la guerre en cours au Mali.Il y indique notamment qu’il "nous faut radicalement repenser, en fonction de nos intérêts mutuels, notre aide publique au développement pour le Mali et la région"

Au treizième jour de l’opération militaire de notre pays au Mali, le débat sur la nécessité d’une intervention rapide n’a plus lieu d’être. Lors de la discussion de cette question en séance publique à l’Assemblée nationale et au Sénat, nos parlementaires l’ont approuvée sans ambiguïté. Mais sans naïveté non plus, et ils ont alors fait état de leurs interrogations sur les modalités, les objectifs et l’avenir de l’opération «  Serval  ».

Face à la situation qui résultait de l’occupation du territoire, et de la terreur imposée depuis plusieurs mois aux populations de la moitié nord du Mali par des groupes fondamentalistes islamistes tirant leurs ressources du trafic d’armes et de drogue, de la prise d’otages ou du financement de certaines pétromonarchies de pays arabes, face à la demande d’assistance du président malien, fondée sur l’article 51 de la charte des Nations unies, et surtout face à l’offensive éclair de groupes armés menaçant à terme Bamako, il ne fallait pas laisser faire, il fallait réagir en urgence.

Il n’y avait pas d’alternative. En effet, la coalition de forces africaines qui, conformément à la résolution 2085 du Conseil de sécurité, devait être mise en œuvre par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) avec l’appui logistique de la France, et, dans une moindre mesure, de l’Union européenne, était encore virtuelle. À ce jour, seuls 1 000 soldats de la force africaine d’intervention (la Misma) sont arrivés sur place. Ceci étant, passé l’approbation initiale de tous les groupes parlementaires sur l’opération menée, des questions doivent maintenant être posées, et publiquement débattues.

Le président de la République et le gouvernement doivent désormais rapidement préciser l’ampleur et la durée de cette opération, expliquer les objectifs qu’ils se fixent, tout faire pour revenir dans un cadre international. Après avoir stoppé l’offensive de bandes armées djihadistes, s’agit-il de s’épuiser à les poursuivre sur leur terrain et de partir seuls, avec une fiction d’armée malienne, à la reconquête du Nord pour que le Mali recouvre son intégrité territoriale ? Si la vision politique du président et de son gouvernement, qui doit fonder une stratégie militaire adaptée, n’était pas rapidement présentée et débattue, notre pays risquerait d’être exposé aux dangers d’une aventure incontrôlable.

D’ores et déjà, avec plus de 3 000 hommes, la plus importante opération aéroterrestre engagée depuis l’Afghanistan, notre pays s’installe, de fait, seul dans une guerre longue aux scénarios incertains. Au plan diplomatique, pour renforcer notre légitimité et être soutenus, il nous faut impérativement œuvrer à replacer cette opération dans un cadre institutionnel international. Ce cadre doit être défini par l’ONU, l’Union africaine, la Cedeao, et l’Union européenne qui, au-delà de son soutien politique, devrait maintenant s’engager concrètement à nos côtés.

Les parlementaires communistes et du Front de gauche affirment fermement que la réponse au chaos et à la déstabilisation du Mali, et à celle des pays de la région, ne peut être militaire. Elle doit être politique, avec la mise en œuvre rapide d’un processus permettant au Mali de retrouver sa souveraineté et la démocratie, mais elle doit aussi être sociale et économique. Dans cette affaire, la vision de la France ne peut principalement se fonder, comme nous le craignons, sur la défense de nos intérêts économiques et stratégiques, sinon cette guerre sera un remède pire que le mal qu’elle prétend combattre.

Par ailleurs, il ne faudrait ni oublier ni occulter les relations qu’ont entretenues les précédents gouvernements avec le Mali. Ils ont une part de responsabilité dans la dislocation de la société et l’effondrement de l’État malien. Ils ont, par exemple, soutenu tous les programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international qui ont détruit le système scolaire et la santé publique, laissant ainsi le terrain libre aux officines caritatives islamiques. Ils ont aussi approuvé la libéralisation de la filière coton préconisée par la Banque mondiale qui a accéléré l’exode rural, et l’émigration, tout en la bloquant, alors même que les sommes d’argent envoyées au Mali par les travailleurs immigrés sont plus élevées que l’aide publique que la France alloue à ce pays. Tout cela a aussi contribué à la chute de ce pays.

Pour retrouver la voie du développement dans la stabilité, le Mali, avec toutes ses populations, a d’abord besoin d’assurer sa souveraineté sur l’intégralité de son territoire. Mais il aura aussi besoin de refonder un État de droit et une véritable démocratie qui puissent mettre en œuvre une transformation politique économique et sociale en profondeur, seuls garants d’un juste partage des richesses potentielles de ce pays. Dans la stabilité retrouvée grâce à la France et à l’aide internationale, ce ne pourra être que l’œuvre des Maliens eux-mêmes. L’action de nos forces armées au Mali, et des troupes africaines qui devraient les rejoindre, ne peut avoir de sens que si elle ouvre la voie à un nouveau partage des richesses avec l’Afrique, que si elle met fin au pillage de celles-ci par des sociétés multinationales, et qu’elle permette le règlement de la dette qui étrangle ces pays.

Enfin, il nous faut radicalement repenser, en fonction de nos intérêts mutuels, notre aide publique au développement pour le Mali et la région. C’est dans cet esprit que l’Afrique subsaharienne devrait devenir une priorité de la prochaine loi de programmation sur le développement quand elle sera soumise au Parlement. C’est dans ce sens qu’agiront, à leur niveau et avec leurs moyens, les parlementaires communistes et du Front de gauche.



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