Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

14 janvier 2015

Intervention militaire en Irak : "la résolution du conflit sera politique ou ne sera pas"

Mardi 13 janvier, Michelle Demessine intervenait au Sénat sur la demande du gouvernement d’autorisation de la prolongation de l’intervention des forces armées en Irak. Le groupe Communiste Républicain et Citoyen est le seul à ne pas avoir voté pour la prolongation de cette intervention afin de sortir de cette spirale infernale de la « guerre contre le terrorisme » qui, finalement, l’alimente au fil des années.

Monsieur le Président, Madame et Messieurs les Ministres, Monsieur le président de la commission des affaires étrangères et de la défense, Chers collègues,

L’effroyable attentat commis mercredi dernier contre le journal « Charlie-Hebdo » et le massacre commis dans une épicerie juive vendredi donnent une dimension toute particulière à notre débat de cet après-midi.

Les dix-sept morts de ce carnage, journalistes, policiers, citoyens, ont été les cibles choisies d’individus fanatisés qui combattent les principes démocratiques et les valeurs républicaines qui fondent notre société.

Comme cela a été proclamé dès mercredi après-midi par les plus hautes autorités de l’Etat, par les présidents des assemblées parlementaires et par l’ensemble des forces politiques, et réaffirmé dimanche par l’exceptionnelle manifestation citoyenne et internationale, l’heure est, dans la clarté, au rassemblement et à l’unité de la Nation pour défendre ses valeurs et ses principes.

Nos valeurs et nos principes sont menacés, en particulier la liberté sous toutes ses formes, mais aussi l’égalité et la fraternité.

La décision que nous devons prendre ce soir a donc un rapport direct avec les drames des 7, 8 et 9 janvier.

Il est légitime dans une démocratie comme la nôtre, qu’il puisse éventuellement y avoir des divergences d’appréciation sur l’opportunité ou sur la forme de telle ou telle intervention militaire dans un pays étranger. La démocratie, ce n’est pas le consensus mou, c’est la confrontation des idées, le débat permanent.

La question qui nous est posée est donc de savoir s’il est nécessaire de prolonger notre participation à des opérations aériennes en Irak.

Le bilan macabre des victimes irakiennes pour l’année 2014 vient d’être publié. Les violences en Irak ont coûté la vie à plus de 15 000 personnes en 2014, l’année la plus sanglante depuis 2007, deux fois plus qu’en 2013.

Le bilan est encore plus lourd en Syrie, où la guerre civile d’abord autonome se trouve désormais imbriquée avec la situation irakienne. Avec plus de 76.000 morts, la guerre civile a connu en 2014 son année la plus meurtrière.

Derrière ces chiffres, il y a des drames humains, des vies brisées, une société meurtrie, un Etat défaillant et un peuple fragmenté par les luttes intercommunautaires et interconfessionnelles.

Il faut réfléchir au sens et à l’efficacité de l’intervention militaire de la France, conduite sous l’égide des Etats-Unis.

D’un côté, l’avancée de l’Etat islamique en Irak a été freinée par les frappes aériennes de la coalition, par l’action des forces kurdes et irakiennes, elles-mêmes soutenues par la coalition, et par des milices chiites et les pasdarans iraniens.

De l’autre, la coalition démontre son impuissance sur le front diplomatique.

L’action militaire n’a pas permis d’éliminer les capacités offensives de l’État islamique. Cette nébuleuse terroriste reconstitue régulièrement ses troupes et voit sans cesse grossir ses rangs. Depuis des décennies, nous assistons à ce sinistre scenario de l’intervention occidentale sous égide américaine, suscitant toujours plus de vocations djihadistes. Il faut sortir de cet engrenage mortifère.

Face à ces forces fanatiques, le silence et l’inaction ne peuvent être de mise, ce n’est pas notre propos.

Notre conviction est la suivante : toute opération de contre-offensive qui permettrait à l’Irak de retrouver son intégrité territoriale revient aux forces de résistances nationales et locales. Or l’armée irakienne ne semble toujours pas prête à lancer une telle contre-offensive générale. Alors que l’EI a conquis environ 30% du territoire, les américains n’ont pas d’alliés au sol, leurs raids aériens limités n’ont pas fait reculer l’EI, sauf à Kobané, à la frontière turque, défendue par des Kurdes syriens et irakiens.

Comment ne pas ouvrir ici une parenthèse sur le rôle ambigu de la Turquie au sein de la coalition ? Son attitude vis-à-vis des kurdes de la ville syrienne de Kobané est inacceptable. Le gouvernement turc a trop longtemps bloqué sa frontière aux réfugiés, aux combattants kurdes, ainsi qu’à l’aide humanitaire. Dans le même temps il a laissé passer des djihadistes et leur a apporté un soutien logistique parce qu’ils combattent Bachar El Assad.

Cette attitude est incompréhensible vis-à-vis des kurdes syriens qui sont nos alliés contre l’Etat islamique.

Face aux avancées des forces fanatiques et à leur folie meurtrière, il est de notre responsabilité de répondre à l’appel à l’aide du peuple irakien.

Mais, en tant que démocrates, il est aussi de notre responsabilité de réaffirmer nos principes face à la décision de l’exécutif d’engager la France sous un commandement américain et sous la tutelle de l’OTAN.

La France doit retrouver une voix indépendante comme ce fut le cas durant des décennies, en 2003 par exemple.

Cette question du leadership américain qui privilégie ses intérêts liés aux pétromonarchies, se pose avec une acuité d’autant plus particulière en Irak, que la coalition est menée par le pays à l’origine du chaos irakien.

Car, faut-il le rappeler, DAECH n’est pas un phénomène spontané.

Sa genèse se situe dans la situation de chaos provoquée par l’intervention militaire américaine en 2003 qui suivait l’intervention internationale déjà contestable de 1991. Déjà une décennie s’est écoulée depuis l’opération « Liberté pour l’Irak ».

Ainsi, les Etats-Unis qui sont à la tête de la coalition internationale contre DAECH, sont les principaux responsables de sa montée en puissance.

Le peuple irakien et plus largement les peuples de cette région du monde n’ont pas cessé de payer le prix de cette folle idée de refaçonner le Proche-Orient en imposant le modèle démocratique occidental par la force et la violence.

Cette expédition, comme celle d’hier nourrissent le fantasme du « choc des civilisations » lancé par Georges Bush, aujourd’hui toujours en vogue, y compris en France.

Il faut sortir de cette spirale infernale de la « guerre contre le terrorisme » qui, finalement, l’alimente au fil des années.

L’occupation américaine a tout simplement, démantelé l’Etat irakien en privilégiant par exemple les chiites et le division de facto de l’Irak en entités ethniques et/ ou confessionnelles ne date évidemment pas de l’avancée de DAECH.

Cette guerre justifiée par la « guerre globale contre le terrorisme » a finalement fait naître un nouveau foyer du terrorisme international dont se réclament les assassins qui ont sévi sur notre territoire.

Pour y remédier, une seule voie existe et c’est la seule voie pour aider efficacement et durablement le peuple irakien.

Telle est notre conviction : la résolution du conflit sera politique ou ne sera pas.

On assiste aujourd’hui à une énième intervention, à de nouveaux bombardements, qui succèdent eux-mêmes à des opérations militaires qui n’ont fait qu’empirer la situation dans la région. Elle suscite une mobilisation marginale mais inquiétante parmi une certaine jeunesse, au sein même des pays occidentaux. Elle multiplie les foyers de tensions dans le monde. Nous considérons encore et toujours que la réponse au défi lancé par DAECH est d’abord politique avant d’être militaire.

La communauté internationale doit pour cela exiger une stratégie globale de tous ses membres et des pays de la région – notamment des pays du golfe et de la Turquie – pour priver DAECH de ses moyens militaires et financiers. Très concrètement, il convient de lutter contre le trafic de pétrole, d’armes et d’argent qui l’alimente. La vente de pétrole par DAECH lui rapporte pas moins de 2 millions de dollars par jour, sans compter les 1 milliard de dollars de subventions annuelles versées par des milliardaires des pays du Golfe. Autant d’argent qui leur permet de se fournir en armes les plus sophistiquées, d’entretenir et de former des terroristes à travers le monde.

Il faut enfin sortir de l’ambiguïté vis-à-vis de l’Arabie Saoudite, du Quatar et des Emirats. Il faut sortir du chantage mené par ces énormes puissances financières qui monnaient le silence sur leur relation coupable avec l’islamisme radical par l’injection massive de pétrodollars dans nos économies.

Notre diplomatie doit rompre avec la tolérance actuelle à l’égard de ces régimes autocratiques dictatoriaux qui ignorent les Droits de l’homme et place la femme en état de soumission permanente. Ces pays jouent un rôle important dans la montée de l’islam fondamentaliste et intolérant. Il faut enfin le dénoncer.

Plus généralement, M. le Ministre, mes chers collègues, les drames vécus par notre pays ces derniers jours, le choc qui a frappé notre peuple doit, de l’avis de tous, susciter des réponses novatrices importantes et particulièrement urgentes.

C’est vrai dans le domaine de la politique étrangère. Il faut sortir des ambiguïtés et des hypocrisies et retrouver la voie de la recherche sur le développement et la paix. Il faut redonner sa puissance à l’ONU et renoncer à cette funeste idée du choc des civilisations.

Il faut mener la guerre à l’ignorance, à l’obscurantisme et au fanatisme et les meilleures armes, les seules armes, sont le développement, l’éducation, la culture et la négociation. Le message des sénatrices et sénateurs du groupe communiste républicain et citoyen n’est pas celui du laxisme, c’est celui de la raison.

La paix est un immense chantier et notre pays, la France, doit mettre toute son énergie, comme elle a su le faire au cours de son histoire, en faveur de ce grand dessein.

Les sénatrices et sénateurs du groupe communiste républicain et citoyens considèrent donc que la voie de l’intervention militaire sous tutelle américaine est sans issue. Ils s’abstiendront donc sur l’idée de sa continuation.



Augmenter la taille des caractères Diminuer la taille des caractères