Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

30 septembre 2015

Intervention au Sénat sur l’annulation de la livraison des Mistral à la Russie

Michelle Demessine est intervenue, le 30 septembre, au Sénat, sur l’accord entre la France et la Russie pour l’annulation de la livraison de deux navires de guerre Mistral. Cet accord ne vise qu’à effacer une mauvaise décision du chef de l’Etat. C’est une nouvelle démonstration de la nécessité démocratique pour le Parlement de pouvoir donner son avis, en amont, sur les exportations d’armements.

Monsieur le président, Monsieur le ministre, Messieurs les rapporteurs, Mes chers collègues,

La décision sur le vote de ce projet de loi de ratification d’un accord entre la France et la Fédération de Russie relatif à l’annulation de la livraison de deux navires de guerre, est difficile à prendre car le sujet est complexe.

D’un côté, il s’agit en effet d’un bon accord, satisfaisant pour les deux parties, mais de l’autre cet accord sert à effacer les conséquences d’une mauvaise décision du Président de la République.

En premier lieu, il faut reconnaître et apprécier la qualité des négociations qui ont été menées par le Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, Mr Gautier, avec le vice-premier ministre Rogozine. Elles ont débouché sur un accord à l’amiable, ce qui prouve que les Russes ont été conciliants et qu’ils y trouvent également leur compte.

Cet accord a donc de grands mérites : d’abord, il solde définitivement ce dossier épineux, en écartant toute pénalité il limite les coûts que nous avons à supporter, il garantit aussi une paix juridique durable et, surtout, il nous permet de revendre librement les deux navires – ce que le contrat initial interdisait.

Nous disposerons donc de la liberté totale de les réexporter, sans possibilité de veto de la part des Russes, avec la simple obligation de les informer préalablement « pour ne pas aller à l’encontre de leurs intérêts de sécurité immédiats ».

Concrètement, avec cet accord nous rembourserons d’abord, ce qui paraît normal, les sommes avancées par la Russie pour l’achat des deux bâtiments.

A ce sujet, il faut être lucide tant sur la réalité du contrôle parlementaire sur les sommes qui nous sont présentées, que sur son efficacité, puisque le Parlement est amené à voter ce projet de loi après que l’argent ait été versé, dès le mois d’août, à la banque centrale russe.

Ensuite, le montant global du remboursement englobe les frais engagés par l’armée russe pour former 400 marins pendant un an et demi et pour adapter sur les navires une partie du matériel à ses besoins.

Enfin, nous relevons avec satisfaction que cet accord ne prend pas en compte tous les frais annexes (estimés à près de 55 millions d’euros) puisqu’il ne comporte, ni indemnité, ni pénalités de retard, ni dédommagement d’autres coûts afférents (comme ceux liés à l’aménagement des hélicoptères russes ou des quais du port de Vladivostok).

Comme vous avez déjà eu l’occasion de le dire, monsieur le ministre, il est primordial que dans une situation qui reste très difficile, cet accord préserve nos intérêts diplomatiques et financiers mais aussi ne compromette pas nos relations futures avec la Russie.

Cet aspect est d’autant plus important, à l’heure où la Russie est un interlocuteur dont il n’est pas possible de se passer, et dont nous avons besoin pour trouver des solutions politiques aux deux grands conflits qui ravagent aujourd’hui la Syrie et l’Ukraine.

En outre, les incertitudes qui planaient sur les possibilités et les conditions de revente de ces navires viennent d’être levées, puisque l’Egypte a annoncé la semaine dernière qu’elle rachetait les deux navires.

Là aussi les conditions peuvent sembler nous être favorables, car selon un communiqué de l’Elysée, ce rachat s’effectuera « sans pertes » pour la France (ce qui signifie sans doute que la réadaptation des navires pour la marine de guerre égyptienne est comprise dans le coût négocié).

Si l’on devait s’en tenir aux seuls termes de l’accord entre la France et la Russie, il y aurait tout lieu, à quelques réserves près, de s’en satisfaire.

Mais en matière d’exportation des armements on ne peut raisonner en dehors d’un contexte et sans principes.

Pour notre part, nous estimons que, dans ce cas précis, le Président de la République en ne livrant pas ces navires de guerre a pris une mauvaise décision :

Il a avancé des critères contestables pour refuser la livraison de ces navires de guerre, et a cédé aux pressions de quelques pays membres de l’Alliance atlantique qui n’ont assurément pas la même conception que la France de la stabilité et de l’intangibilité des frontières en Europe.

De plus, rien ne nous obligeait vraiment à prendre une telle décision puisque l’embargo européen ne portait que sur les contrats à venir. Le Président de la République a tergiversé, puis devant la lassitude des russes il a pris, par défaut, la décision de ne pas faire délivrer par l’administration l’autorisation d’exportation.

Ainsi au-delà des appréciations que l’on peut porter sur l’accord en lui-même et sur l’opportunité de la décision d’annuler les livraisons, l’examen de ce texte doit être l’occasion d’une réflexion sur la nécessité de revoir le mécanisme d’autorisation des exportations d’armement.

Il est actuellement du seul ressort de l’exécutif. Il faut donc trouver les formes pour y associer le Parlement afin qu’il puisse donner son avis sur les orientations de la politique d’exportation des armements mise en œuvre par le gouvernement. C’est une exigence démocratique.

Il faudrait ainsi que les grands marchés et les livraisons de matériels sur des zones de conflits soient débattus en toute transparence, selon des critères rendus publics.

Convenons qu’un débat sur l’opportunité de la vente de ces bateaux à la Russie, avant même la signature de l’accord n’aurait pas été inutile. Dans le même ordre d’idée, espérons que l’évolution de la situation en Arabie saoudite et en Egypte, l’une finançant l’autre achetant, ne placera pas à nouveau notre pays dans une situation délicate.

En conclusion, bien que cet accord entre la France et la Russie soit satisfaisant, nous considérons qu’il n’est que la conséquence d’une mauvaise décision du chef de l’Etat. Celle-ci se fondait sur des critères que nous désapprouvons, et cédait à des pressions extérieures qui ont porté atteinte à notre souveraineté.

Pour cet ensemble de raisons, le groupe communiste, républicain et citoyen s’abstiendra.



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