Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

23 avril 2013

Discours lors du débat sur la prolongation de l’intervention militaire au Mali

Hier soir, Michelle Demessine est intervenue au nom du Groupe Communiste Républicain et Citoyen lors du débat au Sénat sur la prolongation de l’intervention militaire française au Mali.

A l’issue de ce discours, ils ont décidé de ne pas se prononcer pour le maintien de nos troupes sur le sol malien et ont ainsi choisi de s’abstenir.Voici l’intégralité de cette intervention.

Monsieur le président, Monsieur le Premier Ministre Messieurs les ministres, Monsieur le président de la commission des affaires étrangères et de la défense, Mes chers collègues,

La réponse à apporter sur la prolongation, ou non, de notre intervention militaire au Mali est délicate, tant la situation de ce pays, celle des populations de la région, ainsi que les enjeux géostratégiques, sont complexes.

Nous souhaitons pourtant répondre avec clarté, car il s’agit aussi de la défense des valeurs auxquelles nous croyons.

Avons-nous tous les éléments pour nous prononcer en parfaite connaissance de cause ?

Sur certains aspects, oui.

A cet égard je voudrais souligner l’apport essentiel du rapport de nos collègues Jean-Pierre Chevènement et Gérard Larcher, bien que je n’en partage pas toutes les appréciations, pour comprendre la situation sur le terrain et les enjeux de ce conflit.

Je voudrais également vous remercier, monsieur le ministre des affaires étrangères, ainsi que Mr Le Drian, pour votre disponibilité à informer régulièrement notre commission des évolutions sur les plans diplomatique et sécuritaire.

Ceci étant dit, je ne m’interroge pas tant sur la qualité des informations dont nous disposons, que sur le cadre et le contexte dans lequel nous devons nous prononcer.

Celui-ci est encore relativement flou.

Je rappelle d’emblée que nous nous avions pris position, sans ambiguïté, mais sans naïveté, sur la nécessité de cette intervention militaire, dont les objectifs étaient de stopper l’avance de groupes armés de fondamentalistes djihadistes, d’assurer la sécurité des populations du Mali, et de restaurer la souveraineté de l’Etat sur l’ensemble de son territoire.

Les objectifs assignés à cette intervention étant pour l’essentiel atteints, grâce au comportement exceptionnel de nos soldats, il est temps maintenant de faire suite à la résolution 2085 qui prévoyait la mise sur pied par la CEDEAO d’une coalition panafricaine.

Il faut désormais obtenir du Conseil de sécurité une nouvelle résolution créant une force de maintien de la paix qui soit en mesure de prendre le relais.

Cette résolution devrait également nous fournir le cadre de la légalité internationale, c’est-à-dire un mandat explicite de l’Onu, permettant la poursuite des opérations militaires que nous devons encore mener à cause de l’instabilité qui persiste dans ce pays.

Tout cela, en respectant l’engagement pris par le Président de la République de retirer progressivement nos troupes, selon le calendrier annoncé.

Or, nous devons nous prononcer ce soir sans connaître les termes exacts de cette résolution, puisqu’elle ne devrait être formellement adoptée par le Conseil qu’à la fin du mois.

En fonction de son contenu, de ses objectifs et du périmètre du mandat, la question du maintien ou non de nos troupes peut se poser de façon différente.

Concrètement, les troupes françaises qui resteraient au Mali, seront-elles, ou non, entièrement placées sous mandat de l’Onu ? C’est une question fondamentale, car le « label » ONU est le seul à pouvoir nous donner la légitimité et la reconnaissance nécessaire aux yeux de la communauté internationale.

En écoutant les explications qui nous ont été apportées au fil de ces derniers jours, Messieurs les Ministres, il nous a, pourtant, semblé percevoir les difficultés qu’éprouvent les membres du Conseil de sécurité, et le secrétaire général de l’Onu, à définir la nature même de cette opération de maintien de la paix, et donc les outils juridiques et les moyens financiers qu’il faut lui accorder.

Globalement, les quelques 10.000 hommes des forces onusiennes auraient pour tâche de sécuriser les villes, d’aider le gouvernement malien à protéger les civils et à promouvoir le processus de transition politique et de réconciliation nationale.

De son côté, notre « force parallèle », que nous appelons plus communément « Serval prolongée », serait dotée de moyens de réaction rapide, et chargée de continuer les opérations contre les groupes armés du Nord, tout en poursuivant les recherches pour la libération de nos otages. Les unités qui la composeraient pourraient venir, en cas de besoin, en appui de l’opération de stabilisation de l’Onu.

Pour remplir une telle mission, je crains que le mandat donné à notre pays, en soutien de cette nouvelle opération de maintien de la paix supposée démarrer le 1er juillet pour une durée de douze mois, ne soit pas suffisamment précis.

En effet, d’après certaines informations rapportées par la presse, l’importance, la composition et la zone de déploiement géographique des forces françaises ne seraient évoquées que de façon succincte. Et donc, nous serons voués à jouer seuls, efficacement certes, les gendarmes, et nous pourrions être suspectés de vouloir établir une relation bilatérale déséquilibrée avec le Mali, en étant dans l’obligation de signer un nouvel accord de défense pour donner une légitimité juridique à la présence de nos forces dans ce pays.

Il y a pourtant urgence à s’en donner les moyens, car la situation tant sécuritaire que les conditions d’une solution politique restent très incertaines.

Votre gouvernement, monsieur le Premier ministre, insiste à juste titre, auprès des autorités maliennes, pour que des élections se tiennent au mois de juillet. C’est une condition nécessaire pour donner la légitimité démocratique qui convient à un président et à un gouvernement en remplacement des institutions transitoires actuelles.

Mais cela dépendra en grande partie de l’état de la situation sécuritaire qui permettra, ou non, une organisation à peu près satisfaisante des opérations électorales. De nombreux observateurs doutent d’ailleurs du fait que les conditions en soient réunies.

Cela dépendra également de la volonté et de la capacité des responsables politiques, et de la population malienne, à refonder un Etat de droit et une véritable démocratie qui puisse accomplir de profondes transformations, politiques, économiques, et sociales.

Ce serait la seule garantie d’une nouvelle et juste répartition des richesses de ce pays.

Cela dépendra enfin, de la volonté concrète de réconciliation des populations du Sud avec la partie Nord du pays, qui a été totalement laissée pour compte par les gouvernements maliens successifs.

Sur ces différents points, le rapport de Jean-Pierre Chevènement et de Gérard Larcher, nous apporte un éclairage lucide, mais inquiétant, sur la réalité de la mise en œuvre de ce processus politique et de réconciliation. C’est pourtant la condition incontournable d’une refondation démocratique de ce pays.

Dans de telles conditions, sans un mandat clair et incontestable de l’Onu, le maintien de nos troupes, même allégées, ne constitue une solution adaptée aux difficultés de ce pays et de la région.

La situation y est tellement complexe et comporte tant de risques difficilement maitrisables, qu’il serait hasardeux de nous engager, par défaut, dans ce type d’opération sans avoir de solides garanties. Au-delà de notre intervention militaire, il faut bien sûr proposer des solutions à long terme de nature à résoudre les difficultés dont souffre ce pays et la région sahélienne.

Les causes de ces difficultés viennent de loin, et c’est à elles qu’il faut maintenant s’attaquer si l’on veut durablement résoudre les problèmes. Cependant, il ne faudrait ni oublier ni occulter les relations ambigües qu’ont entretenus les précédents gouvernements avec le Mali. Ils portent de lourdes responsabilités dans la dislocation de la société et l’effondrement de l’Etat malien.

Ils ont soutenus tous les programmes d’ajustement structurel imposés par le Fonds monétaire international, qui ont détruit le système scolaire et la santé publique, laissant ainsi le terrain libre aux officines caritatives islamiques. Ils ont aussi approuvé la libéralisation de la filière coton préconisée par la Banque mondiale qui a accéléré l’exode rural, et l’émigration, tout en la bloquant, alors même que les sommes d’argent envoyées au Mali par les travailleurs immigrés sont plus élevées que l’aide publique que la France alloue à ce pays.

Tout cela a contribué de manière décisive à la chute de ce pays. Mais il ne suffirait pas de condamner cette politique, il faut radicalement en changer !

Ainsi, notre pays doit impérativement saisir l’occasion de la conférence du 15 mai prochain, à Bruxelles, pour prendre des initiatives fortes et annoncer une véritable refondation de l’ensemble de notre politique d’aide publique au développement qui redéfinisse ses objectifs, ses enjeux et ses moyens.

C’est l’une des raisons pour lesquelles, je partage les critiques, faites dans le rapport d’information de nos collègues, sur l’échec de 50 ans de coopération avec ces pays, et sur le constat accablant de l’amenuisement de notre aide bilatérale, déjà très faible, aux pays les plus pauvres.

Ils ont raison de souligner, au-delà d’une augmentation de cette aide, l’absolue nécessité de la recentrer, en particulier sur l’économie rurale qui est l’une de leurs richesses potentielles.

Etes –vous décidé, monsieur le Premier ministre avec votre gouvernement à porter fermement dans ce sens la voix de la France lors de la réunion de Bruxelles ?

Veillons désormais, par des actes concrets, à rompre avec l’image d’une France pilleuse des richesses minières ou pétrolières de l’Afrique. Nouons de nouveaux partenariats, de nouvelles relations économiques avec les Etats, débarrassés des arrières-pensées de simple préservation de nos intérêts économiques et stratégiques, de nos marchés, de notre accès à l’uranium ou au pétrole,

Le débat que nous avons ce soir met fortement en évidence, que dans ce type de crise internationale, il faut avoir une approche globale, qu’il faut traiter les causes et non seulement les conséquences.

Le mandat qui nous serait conféré pour le seul maintien d’une présence militaire dans ce pays ne nous paraît pas adapté à la nécessité de lui offrir des perspectives de développement.

En conséquence, et compte tenu des éléments que nous avons ce jour à notre disposition, le groupe communiste, républicain et citoyen a choisi de ne pas se prononcer pour le maintien de nos troupes sur le sol malien et préfère s’abstenir.



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