Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

18 janvier 2011

Discours au Sénat sur la politique étrangère française

Michelle Demessine intervient au nom du groupe des sénateurs communistes et du Parti de Gauche lors du débat au Sénat relatif à la politique étrangère française. Elle y traite notamment de la position française concernant la Tunisie et de la mort tragique des deux jeunes otages au Niger.

Monsieur le Président, Monsieur le ministre, Mes chers collègues,

Ce débat de politique étrangère intervient à un moment où l’actualité est marquée par une série d’évènements dramatiques qui concernent directement notre pays et qui nous touchent profondément.

En Tunisie, tout d’abord, où face à la répression meurtrière d’un mouvement pour la justice sociale et la démocratie, votre gouvernement à été, jusqu’à la chute de Ben Ali, silencieux et complaisant, allant même jusqu’à lui proposer, comme l’a honteusement fait Madame la ministre des affaires étrangères, notre savoir-faire en matière de maintien de l’ordre. Madame Alliot-Marie devrait tirer toutes les conséquences de ses déclarations.

Au nom du pragmatisme sans principes de votre « real politik », et au prétexte que ce pouvoir policier corrompu protégeait –paraît-il - le pays de l’islamisme vous avez cyniquement refusé de voir la vraie nature de ce régime.

Alors que près de quatre ans plus tôt, lors de son discours suivant l’annonce de son élection, le Président de la République se voulait le Président des Droits de l’Homme, il est, pourtant, resté silencieux quand les tunisiens criaient chaque jour leur révolte contre le chômage de masse, l’étouffement des libertés publiques, la corruption ou encore l’accaparement de l’économie tunisienne par la famille du Président Ben Ali.

Aujourd’hui surpris par la tournure inattendue des évènements, on entend, de la part du gouvernement qui essaye de se racheter, qu’on aurait sous-estimé la gravité de la situation.

Mais j’ose vous dire, Monsieur le Ministre, que si on avait écouté davantage les nombreux parlementaires (il est vrai, plutôt de gauche) qui ont de nombreux contacts avec les forces progressistes tunisiennes et qui n’ont pas manqué de vous alerter sur la situation, je pense en particulier à Nicole Borvo, présidente de notre groupe, nous n’en serions pas là.

J’espère, monsieur ministre, que les toutes dernières déclarations de soutien au processus démocratique engagé en Tunisie n’arriveront pas trop tard pour corriger cette erreur politique et cette faute morale envers le peuple tunisien.

Mais plus largement, ce qui se passe en Tunisie, mais aussi peut-être la situation en Algérie, est le révélateur de l’échec de la politique d’association de l’Union européenne avec les pays du Sud.

Permettez-moi de rappeler que la Tunisie, avec sa stricte application des plans d’ajustement du FMI et la libéralisation de son économie à marche forcée, était brandie par Bruxelles comme un modèle de politique de développement.

L’Union Européenne doit désormais tirer toutes les leçons de cet échec et engager une autre politique de coopération et d’association avec les pays du Sud.

Monsieur le ministre, mes chers collègues, de l’autre côté de la Méditerranée, c’est un mouvement puissant qui s’est levé et qui a, par la force populaire, chassé une dictature.

Il faut que la France soutienne sans réserve les aspirations sociales et démocratiques exprimées à travers ces évènements par le peuple tunisien, qu’elle fasse tout pour que le processus démocratique engagé aille jusqu’à son terme avec l’ensemble des forces politiques et sociales comme avec la jeunesse tunisienne qui a joué un grand rôle.

L’actualité c’est aussi la mort tragique de deux jeunes français enlevés la semaine dernière au Niger. Elle éclaire d’ailleurs d’un jour particulier notre débat de cet après-midi. Je voudrais à nouveau m’associer à la douleur de leurs familles, comme j’ai pu le faire hier encore lors des obsèques d’Antoine et de Vincent au cours d’une cérémonie empreinte d’une très grande dignité. Les causes et les conséquences de ce triste évènement nous invitent aussi, monsieur le ministre, à réfléchir et à nous interroger sur les grandes orientations de la politique que vous menez, sous la conduite du Président de la République.

Tout se tient, et il y a bien sûr une cohérence dans votre politique. Quand des bandits et un groupe terroriste s’en prennent à de jeunes français innocents en Afrique subsaharienne, ce n’est probablement pas par hasard et cela a une signification.

C’est clairement un combat contre ce que représente notre pays, son image, mais aussi ses intérêts.

A travers ces crimes nous payons le prix de l’image dégradée qu’offre notre pays depuis quelques années.

En effet, bien que nous soyons membre du Conseil de sécurité des Nations Unies, nous devons admettre qu’au plan économique, nous ne sommes plus une grande puissance.

Dès lors, il ne nous reste que notre politique étrangère, ce qu’on peut appeler une politique d’influence, pour promouvoir nos valeurs, défendre les intérêts du pays et de notre peuple au plan international.

Mais comment, et dans quel sens peser pour exercer à nouveau efficacement cette politique d’influence, que vous appelez de vos vœux, alors que l’action du Président de la République est principalement guidée par son alignement atlantiste ?

La dégradation de l’image singulière qu’avait notre pays dans le monde est en grande partie due au renoncement à une réflexion autonome en politique étrangère, mais aussi en matière de défense et de stratégie.

Je crois par exemple que la façon dont nous prétendons mener la lutte contre diverses formes de terrorisme est une illustration concrète de notre suivisme à l’égard de certains aspects de la politique américaine.

L’analyse que nous faisons de cette question a évidemment des conséquences sur notre politique étrangère. Celle-ci est fortement imprégnée des thèses américaines qui définissent un nouvel « arc de crise » mondial allant de la Mauritanie à l’Afghanistan, en passant par le milieu de l’Afrique.

Cette thèse se retrouve, d’ailleurs, dans le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale qui avait fixé les grandes orientations stratégiques de notre pays.

Confrontés dans cette région à des actes terroristes qui nous visent directement à travers nos compatriotes et nos intérêts économiques, nous risquons pourtant de tomber dans un piège.

Il me semble donc légitime de vous demander quelle est désormais la stratégie du gouvernement et du Président de la République pour assurer la sécurité de nos compatriotes à l’étranger et lutter contre les prises d’otages, car la priorité donnée ces derniers temps aux actions militaires ne me parait pas être la bonne manière de répondre à ces menaces.

L’échec de l’opération de libération des otages suscite des interrogations légitimes et nul doute que les enquêtes aideront à y répondre.

Mais, plus fondamentalement, je crois que renforcer notre implication militaire et notre dispositif dans ces pays, ne fait au contraire qu’aggraver la situation à notre détriment et accentue le ressentiment des populations à notre égard qu’entretient l’Aqmi, la branche d’Al-Quaïda, dans cette partie du monde.

Il faut donc soutenir les Etats faibles de cette région, en privilégiant l’aide pour leur développement, et refuser l’engrenage militaire dans lequel nos ennemis souhaitent nous entraîner.

C’est la raison pour laquelle, il faut relever positivement l’annonce faite par Mme Ashton, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, du lancement d’un programme spécifique d’aide aux pays du Sahel.

Si la France est aujourd’hui particulièrement visée par de tels groupes, ce n’est pas tant du fait de la politique coloniale que nous avons menée dans cette région, mais parce que l’image que nous donnons souvent à l’étranger est celle d’un pays dont la politique étrangère est alignée sur la conception américaine de défense des intérêts du monde occidental.

Au Sahel, nous payons aussi le prix de la guerre que nous menons en Afghanistan au sein d’une coalition dirigée par les Etats-Unis.

Nous sommes aujourd’hui engagés dans un conflit qui, au bout de dix ans, a changé de nature et d’objectif et de stratégie sur laquelle, du reste, nous n’exerçons qu’une influence marginale.

Un ancien directeur du collège interarmées de défense a même pu écrire qu’il s’agissait d’une guerre américaine.

Maintenir nos troupes dans un conflit qui n’est plus le nôtre, est-ce là aussi le prix de notre retour dans le commandement militaire de l’Otan ?

Alors que nous savons qu’il n’y a pas de solution militaire pour résoudre les problèmes de l’Afghanistan, que dans le même temps la situation sécuritaire se dégrade, qu’un Etat digne de ce nom n’existe toujours pas et que le développement du pays semble, dans ces conditions, être utopique, nous persistons à suivre la voie tracée par les Etats-Unis.

En effet, alors même que l’année 2010 a été la plus meurtrière pour la coalition, et que nos troupes, auxquelles je rends hommage, ont payé un très lourd tribut avec 22 soldats français morts pour cette seule année, le Président de la République dans ses vœux aux armées a annoncé qu’elles seraient à nouveau « très sollicitées » en 2011.

Décidément, comme nous vous le demandons depuis longtemps avec nos collègues socialistes, il est maintenant impératif que le Parlement se prononce enfin par un vote sur les raisons et sur l’opportunité de poursuivre notre engagement militaire en Afghanistan. La France devrait être à l’origine de prises de position et d’initiatives fortes. En concertation avec d’autres membres de la coalition, il faudrait par exemple avoir le courage de dire que cette stratégie n’est pas la bonne et nous désengager militairement d’un conflit dont les raisons ne sont plus les mêmes. Prévoyons un retrait progressif, mais rapproché dans le temps, de nos forces.

Ceci permettrait de faire pression sur le gouvernement Karzaï pour qu’il mette maintenant rapidement en place, s’il en a vraiment la volonté, les outils permettant le développement de son pays.

Enfin, et cela concerne directement les affaires étrangères, la France devrait inciter les Etats de la région à prendre ensemble leurs responsabilités pour aider à résoudre ce conflit.

Autre point important que je voudrais aborder à propos de la politique étrangère de la France, c’est la situation israélo-palestinienne.

Car en effet, face à l’enlisement du processus de paix entre l’Etat d’Israël et les palestiniens, nous faisons preuve du même effacement par rapport à la politique que mènent les américains dans cette région.

Ceux-ci ont renoncé à faire pression sur le gouvernement israélien pour qu’il mette fin à sa politique de colonisation des territoires occupés, principal obstacle à la possibilité de créer un Etat palestinien.

Notre pays ne fait plus entendre une voix originale et forte sur ce sujet. La France, mais aussi l’Union européenne, semblent paralysées et incapables de prendre des initiatives qui leurs soient propres pour faire respecter les résolutions de l’ONU.

Nous continuons à attendre et à nous réfugier derrière l’inefficace consensus qui caractérise les réunions du Quartet.

Espérons toutefois que celle annoncée pour le 5 février soit plus fructueuse.

Dans le temps qui m’est imparti, je n’ais pas la possibilité d’aborder la question de la présidence française du G 20 et du G 8.

Néanmoins, en fonction de l’image dégradée de notre pays dans certaines régions du monde, je doute fortement de la capacité du Président de la République à se faire entendre pour réformer le système monétaire international et réguler les marchés agricoles et ceux des matières premières.

Telles sont, monsieur le ministre, les appréciations sévères et lucides que je souhaitais porter, au nom du groupe CRC/SPG, sur quelques aspects de la politique étrangère menée par le gouvernement.



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