Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

18 octobre 2016

Crise des réfugiés : il faut rester fidèles aux valeurs de la France

Michelle Demessine est intervenue au nom des sénateurs du Groupe Communiste Républicain et Citoyen dans le débat sur la crise des réfugiés, en France et Europe, suite aux conflits armés en Syrie, en Irak et en Lybie.

Monsieur le Ministre, Monsieur le Président, Mes chers collègues,

Je souhaite saluer la tenue de ce débat sur la position de la France à l’égard de l’accord de mars 2016 entre l’Union européenne et la Turquie relatif à la crise des réfugiés.

Il va permettre à chacun de pouvoir clarifier ses positions sur ce sujet central.

En ce qui nous concerne, avec mes collègues du groupe Communiste Républicain et Citoyen, nous sommes sans ambigüité en faveur d’un examen attentif de la situation des réfugiés au nom du droit d’asile qui est une tradition historique française.

Mais à la fois, nous pensons que ce problème doit être envisagé au niveau qui convient : celui de l’Union Européenne.

Je tiens, soit dit en passant, à saluer tous les élus locaux qui se sont pleinement investis pour permettre une arrivée apaisée des réfugiés dans leur collectivité.

Il s’agit pour nous autant d’un devoir de solidarité et d’accueil que d’un attachement aux valeurs de la France.

Quant à l’action de la France, elle doit certes se concentrer sur le territoire national, mais aussi sur les terrains européens et internationaux. Pour cela, il s’agit tout à la fois d’accueillir des réfugiés déjà en partance que de travailler à une stabilisation rapide des pays du Levant où la situation engendre des départs massifs et forcés.

Au niveau national d’abord, le Gouvernement, en concertation avec les collectivités territoriales, doit établir un vaste plan d’accueil digne des réfugiés, et ce sur l’ensemble du territoire car aujourd’hui, dire, comme certains, qu’on veut des « zones sans migrant », c’est tourner le dos à toutes les valeurs et à l’Histoire de notre République.

Soyons honnête, c’est en s’enfonçant dans cette logique d’un pays sans immigration que nous avons avec les britanniques participé à la création de la jungle inhumaine de Calais où nous nous sommes rendus, lundi 10 octobre, avec mes collègues Pierre Laurent, Eliane Assassi et Dominique Watrin.

Au fond, c’est ce que ne veulent pas admettre les défenseurs de « zones sans réfugiés ». En musclant notre politique migratoire, nous ne cessons de nourrir les filières illégales d’immigration.

Cette exigence d’un accueil digne et humain implique un effort partagé de l’Etat et des collectivités dans la mise en place de dispositifs médico-sociaux, d’insertions professionnelle et scolaire tel que définis par la convention de l’ONU.

Au niveau européen, plusieurs questions demeurent, et la France devra, à mon sens, participer à l’élaboration de réponses communes efficaces, capables d’accueillir le million de réfugiés ayant atteint les côtés européennes, en Grèce, en Turquie et en Italie, principalement en 2015.

Dans ce cadre, et à l’image de ce que j’ai pu dire sur les « territoires sans réfugiés », la décision de certains pays à l’image de la Hongrie est une honte tant l’Europe semble à un de ses tournants historiques.

Mes chers collègues, vous n’êtes pas sans ignorer les critiques que nous formulons à l’égard de l’Union Européenne tel qu’elle se construit. Néanmoins, une dislocation de l’Union sur cette question des réfugiés nous semble devoir conduire qu’à une disparition pure et simple de l’Europe qui serait parfaitement regrettable.

Nous n’oublions pas, en effet, que l’Union Européenne s’est construite pour partie sur des valeurs de paix. Comment dès lors justifier qu’elle tourne le dos aux réfugiés et qu’elle se divise sur une question aussi centrale ?

La fermeture de la route des Balkans prise à l’initiative de la Slovénie, la Serbie, la Croatie ou encore la Macédoine n’a fait qu’empirer une situation déjà précaire… Car cette route a vu passer plus de 85% des personnes arrivées en Europe en 2015, les autres, arrivant par l’Italie. De fait, fermer cette route est revenu à créer une solution de blocages que la Turquie et la Grèce ont à gérer seules. Et ni l’accord signé le 18 mars dernier, ni l’aide humanitaire d’urgence de 300 millions d’euros ne suffiront.

Enfin, et c’est le plus important, et nous abordons les questions qui sont à la source du désastre humanitaire d’aujourd’hui, la France et l’Europe avec elle doit pleinement revoir sa politique internationale.

Que ce soit en Syrie, en Lybie ou en Irak, les opérations militaires n’auront de sens que si elles sont au service d’objectifs et de solutions politiques. A ce titre, l’opération en cours sur Moussoul pourrait permettre une avancée significative à condition de ne pas créer de nouveaux foyers de guerilleros.

Or, si on peut se réjouir du recul de Daesh dans les territoires auparavant occupés, cela ne saurait régler tous les problèmes et permettre aux habitants de ces territoires de vivre correctement. Notre inquiétude est, à ce titre, à deux niveaux.

Tout d’abord, l’augmentation du budget de l’aide au développement d’environ 18 millions d’euros cette année ne saurait cacher une baisse de près de 500 millions sur l’ensemble du quinquennat.

Ensuite, nous ne pouvons que nous interroger sur les transitions politiques offertes aujourd’hui dans une Syrie en proie à une lutte interne entre les rebelles et le régime de Bachar Al-Assad ou dans une Libye en proie à une lutte entre les gouvernements de Tripoli et de Tobrouk avec lesquels la France et l’Europe discutent ou encore dans un Irak où l’unité et l’équilibre de la tête de l’Etat est contestée par le Kurdistan autonome et les milices paramilitaires.

Cette situation déjà complexe est encore rendue plus difficile par les ingérences turques contre les kurdes, comme à Rojava, iraniennes par le biais d’Hach al-Chaabi ou encore russes en Syrie.

Pour reprendre les mots d’un ancien ministre des affaires étrangères avec qui nous avons pourtant eu de profonds désaccords, « nous sommes un vieux pays, la France, d’un vieux continent qui a connu les guerres et la barbarie, et qui pourtant n’a cessé de se tenir face à l’Histoire et devant les hommes, fidèles à ses valeurs ».

C’est ce message que doit porter la France aujourd’hui : celui d’un arrêt le plus rapide possible des opérations militaires et d’une aide logistique en vue de transitions politiques apaisées. La première des priorités est de rétablir le dialogue entre Moscou et l’Europe d’une part, et entre la Russie et Washington. Mais la France pourra t’elle se constituer en arbitre vu sa position dans l’OTAN et la crise des Rafales ?

La seule solution semble, en tout cas, être de parler avec toutes les puissances régionales et mondiales pour à terme voir refluer l’arrivée de réfugiés sur les rivages européens.

Mais en attendant, je le répète, l’accueil de tout ceux prétendant au droit d’asile est, à nos yeux, un devoir moral et d’humanité.



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