Michelle Demessine

Sénatrice du Nord

30 novembre 2007

Quelle stratégie économique pour la métropole lilloise ?

A la demande du groupe Communiste et Républicain, s’est tenu un débat au Conseil de la Communauté Urbaine de Lille du 16 novembre dernier, pour engager une réflexion autour de la stratégie économique de la métropole lilloise ?

Cette demande avait été formulée il y a plusieurs mois suite à l’annonce de plusieurs fermetures d’usines notamment Québécors à Hellemmes (270 emplois), Cousin Filterie à Wervicq (129 emplois) ou encore Plasty à Roubaix (97 emplois). Michelle Demessine revient sur l’analyse et les propositions formulées par son groupe lors du débat.


QUELS SONT LES ATOUTS ET LES FAIBLESSES DE LA METROPOLE LILLOISE ?

En 20 ans, la métropole lilloise à connu une importante transformation tant sur le plan de l’urbanisme que sur le plan économique. De nombreux paris se sont révélés être des choix judicieux. On pense bien entendu au tunnel sous la manche, aux TGV, au 1er métro automatisé ou encore au pôle tertiaire d’EuraLille.

Pour autant, ces succès, s’ils doivent nous encourager, ne doivent pas nous aveugler. Le chômage reste élevé et la crise industrielle perdure avec la souffrance qui l’accompagne dans nos villes et certains de nos quartiers. En juin 2007, nous comptions plus de 52 000 sans-emploi sur l’arrondissement de Lille et prés de 37 000 bénéficiaires du RMI

Aujourd’hui, Lille est une métropole transfrontalière qui compte, capital de la région Nord-Pas-de-Calais et véritable carrefour du nord de l’Europe. Elle dispose de nombreux atouts pour continuer à s’imposer sur le banc des métropoles européennes.

Dorénavant, l’accent est mis prioritairement sur l’économie des savoirs et de l’information autour de plusieurs pôles d’excellences : EuraLille 2 & 3 pour le tertiaire décisionnel, EuraSanté pour la biologie-santé ou encore EuraTechnologie pour les technologies de l’information et de la communication… . En 10 ans le secteur tertiaire a créé 56 000 emplois.

Pourtant, je l’ai dit, nous constatons que le taux de chômage reste élevé et bien au-delà de la moyenne nationale. En 2006, l’INSEE établissait le taux de chômage sur la Zone d’emploi de Roubaix et Tourcoing à 13,4% soit 5 points de plus que la moyenne nationale !


Dossier Emploi
Lille, une métropole transfrontalière au carrefour du nord de l’Europe.

POURQUOI PERSISTE T’IL DANS LA METROPOLE LILLOISE UN AUSSI FORT TAUX DE CHOMAGE ?

Deux principales raisons peuvent expliquer la persistance d’un aussi fort taux de chômage dans notre métropole : la poursuite du déclin industriel et l’émergence d’une nouvelle structure économique.


LES PERTES D’EMPLOI DANS L’INDUSTRIE SONT-ELLES COMPENSEES PAR L’ESSOR DU SECTEUR TERTIAIRE ?

Si l’essor du tertiaire a été important, à contrario, le déclin industriel de la métropole s’est poursuivit et même accéléré en partie à cause des délocalisations et de la courses effrénés à la rentabilité financière. Selon les ASSEDIC, de 1996 à 2005, c’est à dire en 10 ans, plus de 23 000 emplois industriels ont disparus.

Dans une région qui a fait sa richesse par l’industrie, dans la métropole ce secteur ne représente plus que 17% des salariés du privé, contre 21% dans le grand Lyon et 24% à l’échelle nationale.

Si pendant un temps les créations d’emplois dans le tertiaire ont d’une certaine manière compensé les suppressions dans le secteur industriel, aujourd’hui ce n’est plus aussi évident. Ainsi, Lille et sa métropole ont enregistré en 2005 un solde d’emploi négatif.


QUELLES SONT LES BRANCHES DE L’INDUSTRIE LES PLUS TOUCHEES ?

Au vu des récentes fermetures et restructurations, on voie bien les grandes tendances qui se dégagent. Trois secteurs sont concernés : le textile qui poursuit son déclin mais aussi et c’est nouveau l’industrie graphique et les équipementiers automobiles.

L’industrie graphique, comme l’automobile, connaît au plan mondial une réorganisation de sa production. L’objectif des actionnaires est de rendre cette filière plus profitable, pour cela deux stratégies parallèles sont mises en œuvre.

La première consiste à fermer les unités de production jugées insuffisamment rentables et ce, même si leur carnet de commande est plein comme c’était le cas pour la cartonnerie Pacofa à Halluin (35 salariés). La seconde consiste à mettre en concurrence les différentes usines à l’intérieur même d’un groupe pour faire pression sur les salariés, augmenter la productivité et mettre en concurrence les territoires afin d’obtenir des aides publiques plus importantes.

Sur ce point, engageons si besoins des recours juridiques quand la situation l’impose, par le biais par exemple d’une Commission de suivi des aides publiques aux entreprises, pour lutter plus efficacement contre, notamment, les délocalisations et le non-respect des engagements.


Dossier Emploi
Dans un contexte de restructuration, les effectifs de la papeterie diminuent.

LES POUVOIRS PUBLICS ONT-IL ETE SUFFISAMMENT VIGILANT ?

Au vu de toutes ces difficultés, nous pensons qu’il est nécessaire d’assurer un meilleur suivi préventif des entreprises. Cela pourrait prendre la forme d’une cellule de veille économique qui aurait pour rôle :

— De faciliter le recours à des études et expertises juridiques à la disposition des comités d’entreprises et des collectivités en amont des projets de restructurations ou de plans sociaux.

— D’interpeller les pouvoirs publics pour obtenir des moratoires suspensifs aux plans sociaux en favorisant la concertation sur des projets alternatifs.

— Et enfin de coordonner et mettre en cohérence les actions de développement territorial de revitalisation et de ré- industrialisation.


LE TERTIAIRE NE CREE T’IL PAS SUFFISAMMENT D’EMPLOI ?

Le tertiaire crée de l’emploi. Mais des emplois de quelle type ? C’est la nature même du changement de la métropole qui est, à mon sens, l’autre grand facteur explicatif du chômage. Une mutation si importante et si rapide de la structure économique n’est pas sans conséquence sur le marché du travail et plus exactement sur le profil des salariés recherchés.

En effet, la stratégie tertiaire, l’externalisation des taches dans l’industrie et la spécialisation des activités ont entraîné une diminution importante des grosses unités industrielles intégrées. A la place s’y est substituée une structure de PMI-PME dominée par les services aux entreprises et aux personnes.

Si naguère l’économie locale s’appuyait sur un salariat issu en grande partie du basin d’emploi de la métropole lilloise et sur ses savoir-faire, aujourd’hui on constate que cette mutation ne lui permet plus de remplir ce rôle en particulier dans les quartiers populaires où le taux de chômage dépasse fréquemment les 30 % voire 50 %.

Autrement dit un pan entier de notre population est exclu de cette nouvelle structure économique. Quels sont les débouchés pour ces populations ? Peut-on accepter une génération perdue et aidée par une politique sociale ?

Cette inadéquation entre les besoins et les qualifications est illustrée par une note des ASSEDIC parue en mai 2007. Elle nous apprend que sur l’arrondissement de Lille 43,3% des intentions d’embauche sont jugées difficiles par les entreprises plus particulièrement dans la construction et les services. Ce chiffre monte à 47,3% sur le basin d’emploi de Roubaix Tourcoing.


Dossier Emploi
Le Nord - Pas-de-Calais est la deuxième région de France pour son taux de chômage.

QUELS SONT LES DEBOUCHES POUR LES CLASSES POPULAIRES DANS CETTE NOUVELLE ECONOMIE ?

Il faut réaliser un effort bien plus important en terme de formation et de reconversion des salariés. Cela appelle à la création d’un dispositif de sécurisation des parcours professionnels capable de prévenir, d’organiser, de garantir le passage des salariés tout au long de leurs parcours professionnels dans différentes activités d’emploi ou de formation. Sur ce point, je pense que LMCU doit prendre toute sa place au sein de la mission d’enquête « sécurité-emploi-formation » mis en œuvre par la région.

L’objectif de la mission est de structurer une méthode d’intervention vis à vis des plans sociaux en associant de manière active les différents acteurs institutionnels. Cela pourrait déboucher par exemple, sur la mise en place d’un « Pass » reconversion en faveur des salariés victimes de l’insécurité sociale comme l’a d’ailleurs instauré avec succès la région Rhônes Alpes.


LA STRATEGIE DU TOUT TERTIAIRE EST-ELLE PERTINENTE ? PEUT-ON MAINTENIR VOIR MEME DEVELOPPER L’INDUSTRIE DANS LA METROPOLE LILLOISE ?

En effet, c’est peut-être sur l’ensemble de la stratégie qu’il faut s’interroger ? En délaissant l’industrie, la métropole a engendré une structure économique déséquilibrée : forte dépendance au secteur tertiaire, tissu économique composé de PME-PMI et disparition des grands groupes industriels.

Or, malgré l’évolution du système économique mondial, ces derniers gardent une grande importance stratégique aussi bien en termes de stabilité économique (les PME-PMI sont leur variable d’ajustement) qu’en terme de création de richesses, sans parler du fait qu’ils contribuent fortement à la taxe professionnelle.

L’implantation de l’usine B-Twin de Décathlon sur l’ancien site d’Altadis à Lille est bien la preuve que notre métropole dispose des atouts pour attirer la nouvelle industrie du 21 ème siècle !

En outre, n’oublions pas que les avantages dont nous disposions dans la compétition mondiale dans le secteur tertiaire se réduisent peu à peu chaque jour. Dans ce domaine, la monté en puissance des pays à faible coût de main d’œuvre remet en cause la place de la France dans le monde, je pense plus particulièrement au développement des services informatiques en Inde.

Maintenir et développer une politique industrielle permettrait de consolider et de diversifier notre économie. Sur ce point, c’est dans les mentalités qu’un changement doit s’opérer pour prendre réellement conscience de l’enjeu afin de refuser la fatalité et d’agir en conséquence avec une volonté politique déterminée et durable.


QUELS MOYENS DISPOSE LILLE METROPOLE COMMUNAUTE URBAINE POUR SOUTENIR UNE POLITIQUE INDUSTRIELLE ?

Le contexte ne nous est pas très favorable. Force est de constater l’absence d’une réelle politique industrielle aussi bien à l’échelle nationale qu’au niveau européen. Le pouvoir politique français et européen a renoncé à agir pour réglementer le champ économique en laissant libre cours à la toute puissance des marchés et à ces stratégies purement financières. Autant d’éléments qui pénalisent notre métropole.

Doit-on pour autant accompagner cette politique ? Ne devons-nous pas agir différemment à notre échelle ? Bien sûr notre établissement ne possède pas tous les moyens pour régler l’ensemble des problématiques posées mais elle peut être, avec la région notamment, un des lieux pertinents pour innover, expérimenter des dispositifs et des politiques qui répondent à l’attente de nos concitoyens. Cette ambition est d’ailleurs inscrite dans le Schéma Régional de Développement Économique. Il est primordial de renforcer les synergies. C’est pourquoi la métropole doit y prendre toute sa place et jouer son rôle de locomotive que lui donne son statut de capitale régionale.

Ne sous-estimons pas l’impact des politiques locales : les collectivités locales assurent 71% de l’investissement public. En outre, selon une étude des Caisses d’Épargne de décembre 2006, avec « un investissement annuel de l’ordre de 40 milliards d’euros, les collectivités locales génèrent une activité économique représentant la création et le maintient de 850 000 emplois de la sphère privée. Depuis 2003, on peut estimer que l’investissement public local à permis de créer 200 000 emplois. »


Schéma Régional de Développement Economique
Schéma Régional de Développement Economique.

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